80 ans de l’Insee : l’anniversaire d’une promesse républicaine

80 ans de l’Insee : l’anniversaire d’une promesse républicaine

L’Insee a été créé il y a 80 ans, par la loi du 27 avril 1946. Cette création participe d’un moment de refondation républicaine en France à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Le décret d’application dispose qu’il fait partie des attributions de l’Insee de « diffuser » et « publier » les résultats de ses travaux. En tant qu’institution républicaine, l’Insee s’est inscrit depuis 80 ans dans la société et le débat public. Trois fils directeurs permettent de comprendre cet engagement de l’Institut au long de son histoire : la diffusion des résultats statistiques pour éclairer le débat public ; le respect des libertés individuelles dans les usages des données ; l’éclairage de la décision publique combinée à une exigence d’indépendance vis-à-vis du pouvoir politique.


L’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) est fondé par la loi du 27 avril 1946, puis, dans le détail, par un décret paru en juin 1946, quelques mois avant l’institution de la IVe République. Il hérite à sa création de personnels, matériels et compétences des services statistiques qui l’ont précédé : l’expertise scientifique de la Statistique générale de la France (créée en 1833), les milliers d’agents et dizaines de machines à calculer du Service national des statistiques (créé en 1941). Son rôle dans la société française reste à inventer : pour reprendre l’expression de l’historienne Béatrice Touchelay, la « France des chiffres » cherche encore à la fin des années 1940 sa légitimité vis-à-vis de la « France des mots » [Touchelay, 1993].

Au sortir de la guerre, une légitimité construite auprès des publics experts

Dès 1946, la publication et la diffusion des résultats statistiques font partie des enjeux de l’Insee : en rompant avec les usages de « statistique confidentielle » de la France de Vichy, il s’agit à la fois de renouer avec le format scientifique des publications de la Statistique générale de la France (le bureau statistique français de 1833 à 1941), tout en faisant un effort particulier à destination du public des décideurs politiques et économiques. Le premier directeur général de l’Insee, Francis-Louis Closon, fait ainsi éditer un bulletin de conjoncture économique, la Note verte, envoyé à une liste restreinte de personnalités politiques ou médiatiques. Il s’agit ainsi de favoriser l’usage des statistiques pour éclairer les décisions publiques.

Les résultats des opérations statistiques, comme le recensement de la population de 1946 ou les nouvelles enquêtes auprès des ménages réalisées par sondages aléatoires [Ardilly, 2021], sont également présentés au grand public. L’Insee participe par exemple à la foire de Bordeaux en 1947, à celle de Toulouse en 1949 (figure 1). Dans les deux cas, il s’agit de faire connaître le rôle et les travaux de l’institut, tout en donnant à voir les coulisses de la fabrique des chiffres (sont exposées plusieurs machines mécanographiques, ancêtres de l’informatique).

Figure 1 – Participation de la direction régionale de Lille à un salon, à la fin des années 1940

Figure 1 – Participation de la direction régionale de Lille à un salon, à la fin des années 1940
Photo extraite de l’ouvrage Cinquante ans d’Insee… ou la conquête du chiffre (1996), numérisé et accessible sur la Bibliothèque numérique de la statistique publique.

La question du rapport aux « fichiers » de personnes ou d’établissements, nom alors donné aux répertoires statistiques, illustre le nouveau rôle dévolu à l’Insee d’organisation de la vie publique. De nombreux pays se sont dotés à partir des années 1930 de tels répertoires, qui rentrent alors au rang des instruments nécessaires au bon fonctionnement des États modernes. Les usages libéraux (organisation de l’administration de la sécurité sociale aux États-Unis) côtoient cependant les usages répressifs et liberticides (contrôle de la population en Allemagne nazie). En France, l’Insee fait le choix de conserver les fichiers, mais en encadrant strictement les informations qu’ils contiennent ainsi que leurs usages.

Une loi sur le « secret statistique » est ainsi adoptée en 1951 (en fait, l’Insee en propose le principe dès 1947) : il s’agit de fonder en droit l’obligation de répondre aux enquêtes de la statistique publique, tout en imposant aux statisticiens le devoir de ne pas diffuser d’informations individuelles [Lefebvre, 2025]. Cette orientation soucieuse des libertés publiques est conçue comme une condition de la confiance du public dans l’institution.

Cette confiance est aussi le fait d’une posture d’indépendance vis-à-vis des pressions politiques, revendiquée dès la création. Le nom d’« institut » témoigne de cette ambition, originale pour un service central de ministère. Cette indépendance est mise à l’épreuve dans les années 1950, lors d’un épisode resté dans les mémoires sous le nom de « bataille de l’indice des prix ». L’indexation du salaire minimum en 1952 sur l’indice des prix calculé par l’Insee introduit la tentation, pour les responsables politiques, de bloquer les prix des articles servant au calcul de l’indice (voire de choisir politiquement ces articles), pour freiner les revalorisations salariales. Le bras de fer dure jusqu’en 1966, date à laquelle l’expertise de l’Insee s’impose, le gouvernement acceptant la publication d’un nouvel indice fondé sur des considérations scientifiques.

À partir des années 1970, un renouvellement des éclairages du débat public

Le rôle d’éclairage du débat public évolue à partir de la fin des années 1960 et des années 1970, en s’ouvrant à de nouveaux interlocuteurs. Les directions régionales, présentes dès la création de l’Insee mais cantonnées dans les années 1950 à un rôle de production statistique, s’ouvrent à une mission d’aide à la décision aux différents échelons territoriaux ainsi que de publication d’études régionales. Les directions régionales absorbent ainsi au début des années 1970 les « observatoires économiques régionaux » créés à la fin des années 1960 pour répondre au besoin croissant d’informations locales.

La fin des années 1960 est également l’occasion d’une grande refonte des publications de l’Insee. La revue généraliste des origines (Études et conjoncture) est remplacée par une gamme plus variée, désormais pilotée par un nouveau « département de la diffusion », où chaque série spécialisée s’adresse à un public plus précis : Économie et statistique est une revue de recherche, les Collections de l’Insee déclinent chacune des thématiques spécifiques (démographie, comptes et planification, ménages…), Tendances de la conjoncture apporte des éclairages sur l’actualité économique. Données sociales (à partir de 1973) et les Tableaux de l’économie française (à partir de 1976) complètent ces collections dans les années 1970 et constituent de vrais succès éditoriaux (figure 2).

Figure 2 – Les premiers numéros des nouvelles collections des années 1960 et 1970

Figure 2 – Les premiers numéros des nouvelles collections des années 1960 et 1970
Photo extraite de l’ouvrage Cinquante ans d’Insee… ou la conquête du chiffre (1996), numérisé et accessible sur la Bibliothèque numérique de la statistique publique.

Le champ d’expertise couvert par l’Insee et la statistique publique s’étend au cours de ces décennies : la comptabilité nationale relève de la responsabilité de l’Insee à partir de 1961, les années 1970 sont notamment marquées par la construction de nouvelles statistiques environnementales, les années 1980 puis 1990 sont témoin d’une harmonisation européenne croissante des statistiques produites permettant de nouvelles comparaisons… Ces nouvelles statistiques constituent autant d’occasions nouvelles d’éclairer les débats de société.

Le Conseil national de la statistique (CNS), créé en 1972 et transformé en Conseil national de l’information statistique (Cnis) en 1984, formalise ce rôle d’éclairage, en permettant des échanges réguliers entre producteurs et utilisateurs de statistiques. Des représentants de la société civile ont désormais leur mot à dire sur la mise en place de nouvelles opérations ou outils statistiques : il s’agit ainsi de s’assurer que la production quantitative répond de manière adéquate à la demande sociale.

C’est sur le terrain de la protection des libertés individuelles que ces échanges avec la société civile s’expriment avec quelques remous au milieu des années 1970 : l’informatisation du répertoire des personnes, entreprise à partir de 1973, suscite l’inquiétude de l’opinion au sujet des éventuels usages non-statistiques que ce projet, alors nommé « Safari », permettrait. Le Monde titre ainsi en 1974 avec une formule qui fera date : « Safari ou la chasse aux Français ». Le contenu du nouveau répertoire est précisément réglementé, mais l’affaire témoigne de la nécessité d’adopter une législation adaptée aux nouveaux usages permis par l’informatique : la controverse débouche ainsi sur la loi « Informatique et libertés », adoptée en 1978, dont l’une des mesures phares est la création de la Commission nationale informatique et libertés (Cnil).

Au cours des années 1980 et 1990, les statistiques économiques et leurs moyens de diffusion sont transformés pour mieux éclairer les décisions publiques. Les comptes nationaux, calculés sur une base annuelle depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, sont trimestrialisés de façon systématique au cours des années 1980. Cette plus grande fréquence de production permet de réaliser des analyses conjoncturelles plus fines, désormais présentées à la presse lors de la parution des Notes de conjoncture (à partir de 1985). De nouvelles collections courtes (entre 4 et 8 pages) sont également créées à la fin des années 1980, pour fournir des éclairages plus réguliers sur des sujets d’intérêt pour l’opinion : c’est le cas d’Informations rapides à partir de 1981, ou d’Insee Première à partir de 1989.

Au XXIe siècle : consolidation de l’indépendance et nouveaux enjeux de diffusion à l’heure du web

Les années 2000 sont témoins d’un profond renouvellement dans la diffusion des données et publications de la statistique publique française, avec le développement d’internet : si le site insee.fr est ouvert dès 1997 (figure 3), la gratuité y devient la norme en 2003. Cette disponibilité accrue des données et publications permet de s’adresser à un public plus large et plus varié.

Figure 3 – Page d’accueil du site internet insee.fr, le 30 janvier 1997

Figure 3 – Page d’accueil du site internet insee.fr, le 30 janvier 1997
Capture d’écran du site web.archive.org.

L’accès facilité à l’information renouvelle le débat sur la diffusion des données individuelles, à l’heure de l’open data : s’il était déjà d’usage de diffuser des données agrégées à un niveau fin (sous forme de publications dédiées, ou sur CD-ROM dans les années 1990), ce niveau de détail ne répond pas à tous les usages, notamment à ceux de la recherche en économie et en sciences sociales, où les analyses au niveau individuel (par exemple en recourant à la microéconométrie) se développent. Des conventions d’accès aux données individuelles avaient pu être signées avec quelques laboratoires à partir de 1986, mais c’est l’ouverture du centre Quetelet en 2001 qui permet de formaliser cette mise à disposition de bases de données anonymisées à des fins de recherche. La création du Centre d’accès sécurisé aux données (CASD) en 2010 complète cet écosystème en fournissant une infrastructure sécurisée dédiée à l’accès aux bases de données.

Un autre chantier du début du siècle actuel est celui de la consolidation des garanties d’indépendance de l’Institut. Poursuivant des réflexions engagées au niveau international mais particulièrement en France dès les années 1980, l’Union européenne se dote en 2005 d’un code des bonnes pratiques de la statistique européenne, au sein duquel le premier principe énoncé est celui de « l’indépendance professionnelle », vis-à-vis du pouvoir politique comme des autres administrations ou des entreprises privées. La création de l’Autorité de la statistique publique (ASP) en 2009 dote la France d’un organisme chargé de veiller au respect de ce principe d’indépendance. Si la statistique publique participe activement à l’éclairage des décisions publiques, par exemple en évaluant quantitativement certaines politiques publiques (activité montée en puissance depuis les années 1990), elle le fait en toute indépendance.

Cette mission d’éclairage des politiques publiques prend sens particulièrement au sein des services statistiques ministériels (SSM). Si la présence de bureaux statistiques spécialisés dans des ministères est attestée dès le XIXe siècle, leur action est coordonnée par l’Insee dès 1946. Les SSM contribuent à la production et diffusion de statistiques publiques, mais ont également pour mission de produire des « expertises utiles au pilotage des politiques publiques ministérielles » (charte des services statistiques ministériels, 2019). Cette double mission est réalisée en partageant des valeurs communes avec l’Insee [Chaleix et Zana-Rouquette, 2025], parmi lesquelles l’indépendance professionnelle.

À la fin des années 2000, la publication du rapport « Stiglitz-Sen-Fitoussi » (2009) met en évidence le besoin de diversifier les indicateurs économiques, au-delà du seul PIB, pour informer les débats économiques. L’Insee mène ainsi au cours des années 2010 des travaux pour développer la quantification des inégalités dans la répartition de la richesse et les dimensions non monétaires du bien-être. La publication à partir de 2024 des comptes nationaux augmentés, intégrant le calcul de l’empreinte carbone de la France et la répartition des comptes par catégorie de ménages, s’inscrit dans ce sillage [Carnot et al., 2024]. À un niveau plus détaillé encore, la publication d’un indice des prix personnalisable dès 2007 (en choisissant la pondération de chaque catégorie de produits) permet d’individualiser l’information statistique, au-delà de la seule moyenne.

Le développement des réseaux sociaux bouscule depuis une vingtaine d’années les logiques médiatiques d’accès à l’information : l’Insee communique dès 2010 sur son compte Twitter (désormais X) et diffuse aujourd’hui des informations statistiques sur de nombreux autres réseaux (Bluesky, Instagram, LinkedIn, YouTube…). Ces nouveaux canaux présentent des défis et opportunités : les graphiques interactifs et infographies se développent, car ils sont particulièrement adaptés à ces supports ; mais la propagation facilitée de la désinformation nécessite une vigilance accrue. L’Insee publie depuis 2020 sur son blog des éclairages complémentaires à sa gamme habituelle de publications, plus en phase avec l’actualité. Aujourd’hui, le développement des intelligences artificielles (IA) annonce une métamorphose des pratiques de travail et d’information. Comment continuer à éclairer avec pertinence le débat public dans ce nouvel environnement ? En des termes sans cesse renouvelés, voilà 80 ans que l’Insee apporte des réponses à cette question.

Pour en savoir plus

  • Rubrique « Un peu d’histoire » sur le site insee.fr
  • Décret n° 46-1432 du 14 juin 1946 portant règlement d’administration publique pour l’application des articles 32 et 33 de la loi de finances du 27 avril 1946 relatifs à l’institut national de la statistique et des études économiques pour la métropole et la France d’outre-mer

Crédits photo : ©Joèla Visniec ©Maxence Duprey

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