Utiliser les données bancaires pour disposer d’instantanés sur la situation financière des ménages

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Pauline Givord, Insee.
Utiliser les données bancaires pour disposer d’instantanés sur la situation financière des ménages
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Depuis 2021, l’Insee a produit plusieurs études à partir d’échantillons anonymisés de clients de deux réseaux bancaires, La Banque Postale et le Crédit Mutuel Alliance Fédérale. Ces partenariats se sont montés à la suite du choc lié au déclenchement de la crise sanitaire, où la situation inédite demandait de disposer très rapidement d’outils pour évaluer les conséquences de la mise à l’arrêt brutal de l’économie. Les données bancaires rendent en effet possible d’avoir un suivi quasiment en temps réel de la situation financière des ménages. Si elles ne permettent pas d’établir des photographies aussi précises que les sources classiques de la statistique publique (enquêtes et sources administratives), les données bancaires fournissent des instantanés utiles pour informer rapidement des modifications de tendance. Elles offrent aussi des zooms sur des populations spécifiques, comme les plus précaires, ou des postes de dépenses difficilement mesurables par d’autres sources, et permettent par exemple de mesurer les conséquences de la forte hausse des prix du carburant sur les ménages.

L’une des missions de la statistique publique est d’offrir des « photographies » de la population ou de l’état de l’économie. Pour être utiles, ces photographies doivent être suffisamment nettes, mais aussi disponibles rapidement. Qui fait de la photo sait que ces deux objectifs ne vont pas toujours de pair : la mise au point prend du temps, même si la disponibilité d’outils de plus en plus performants a permis de le réduire. Parfois, dans les situations inédites, la nécessité d’informer rapidement peut conduire à préférer des instantanés plus flous que la qualité communément admise pour une photographie « en temps normal ». Un bon exemple est le déclenchement de la crise sanitaire en 2020 : la brutalité du choc, couplée au fait que le confinement rendait la réalisation d’enquêtes impossibles, a conduit la statistique publique à recourir à des sources complémentaires aux sources classiques qu’elle exploite, enquêtes et sources administratives (Angel, 2023).

Données de téléphonie mobile pour mesurer la population présente, consommations d’électricité des « grands comptes » pour capter l’activité économique, données de transactions par carte bancaire pour mesurer l’évolution de la consommation ont ainsi été mises à contribution pour disposer d’informations « en temps réel » et continuer à informer le débat public (Insee, 2020a et 2020b). Cette utilisation des données privées s’inscrit dans un mouvement amorcé il y a déjà plusieurs années, notamment avec l’utilisation des données de caisse pour alimenter l’indice des prix (comme décrit par exemple dans ce dossier). Lors de la crise sanitaire, plusieurs études ont ainsi exploité les informations des données bancaires pour donner des premières indications sur les évolutions des inégalités financières, de la consommation et de l’épargne par exemple aux États-Unis (Baker et al., 2020 et Cox et al., 2020), en Espagne (Aspachs et al., 2020), au Royaume-Uni (Chronopoulos et al., 2021), au Danemark et en Suède (Andersen et al., 2020).

La situation financière des ménages en temps réel et des zooms sur des populations spécifiques

L’Insee a ainsi mis en place en 2021 un partenariat avec deux réseaux bancaires, La Banque Postale et le Crédit Mutuel Alliance Fédérale, pour suivre des panels anonymisés de comptes bancaires. Ces panels, représentant 300 000 clients chacun, fournissent des données exploitables quasiment en temps réel sur la situation financière des clients. Pour l’Insee, ces données permettent à la fois de suivre les évolutions économiques avec un pas très court (mensuel voire journalier) et de mesurer simultanément les dépenses et les ressources des ménages. La grande taille des panels permet en outre de zoomer sur des populations très spécifiques, nuançant l’image d’ensemble fournie par les agrégats (Angel, 2023). Pour les deux réseaux bancaires, cette contribution à une meilleure information économique s’insère dans les valeurs qu’elles portent. Des garanties très strictes ont été mises en place pour assurer l’anonymisation des données et la sécurité des systèmes d’information sur lesquels ces données étaient disponibles.

La Note de conjoncture de mars 2021 présentait des indicateurs avancés sur la consommation, l’épargne et la situation financière des ménages, décomposés selon leur niveau de revenu, leur âge ou encore une mesure approchée de leur catégorie socio-professionnelle. Elle montrait que le fort ralentissement de la consommation avait permis d’alimenter une montée des patrimoines financiers bruts, notamment pour les plus hauts revenus. Une analyse complémentaire sur les clients de La Banque Postale montrait l’intérêt de disposer d’un large échantillon, couvrant notamment les plus précaires compte tenu du positionnement de cette banque. Si les revenus de la plupart des ménages n’avaient été affectés que de manière limitée et temporaire en 2020 (figure 1), les personnes les plus en marge de l’emploi ont été plus durablement touchées malgré le fort soutien public. Notamment, le nombre de bénéficiaires du Revenu de solidarité active (RSA), dont les perspectives d’emploi ont baissé en 2020, avaient augmenté entre mi 2020 et fin 2021 à un rythme nettement inférieur à celui attendu par rapport à la tendance pré-crise.

Figure 1 – Précarité sur le panel de clients de La Banque Postale entre janvier 2019 et juin 2021

Précarité sur le panel de clients de La Banque Postale entre janvier 2019 et juin 2021
Note : les périodes de confinements sont représentées par des bandes colorées.
Lecture a : fin mars 2020, 44 % des clients ont moins de 3 000 euros sur leurs comptes.
Lecture b : au cours du mois de mars 2020, 6,3 % des clients ont cumulé plus de 5 jours débiteurs hors découvert autorisé.
Lecture c : au cours du mois de mars 2020, 27,6 % des clients ont perçu moins de 1 000 euros.
Lecture d : en mars 2020, les revenus des clients sont de 1 740 euros en moyenne.
Champ : France, échantillon de clients bancarisés principaux de La Banque Postale présents sur toute la période janvier 2019-juin 2021 après filtrage des comptes inactifs.
Sources : La Banque Postale ; Insee : calculs des auteurs.
Suivre le film des dépenses des ménages, au jour le jour

Le très grand degré de précision dans les informations collectées sur cet échantillon permet de zoomer non seulement sur des catégories de personnes, mais également sur des types de dépenses spécifiques. Par exemple, une étude publiée en juillet 2023 utilise la possibilité d’identifier les achats de carburant parmi les dépenses par carte bancaire des clients du Crédit Mutuel Alliance Fédérale pour évaluer les conséquences des fortes augmentations de prix liées à la flambée du cours du pétrole à la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022. Grâce à ces données, il a été possible d’analyser les conséquences de cette forte augmentation, freinée par la mise en place des boucliers tarifaires, et les réactions à l’augmentation des prix du carburant des consommateurs selon leur niveau de revenu ou du type d’habitat. Ainsi, au moins à court terme, les consommateurs ajustent légèrement leurs consommations de carburant aux variations de prix. Le quart des ménages les plus aisés, qui consomment en moyenne davantage de carburant, ont davantage bénéficié de cette mesure, mais cet allègement a représenté une part plus faible de leur revenu (figure 2). De manière encore plus précise, les informations sur le lieu d’achat permettent d’estimer la part des achats transfrontaliers dans la consommation de certains biens, comme le tabac (Hillion, 2024) ou le carburant (Adam et al., 2024), deux produits plus fortement taxés en France que dans les pays voisins.

Figure 2 – Simulation des dépenses de carburant en 2022 en l’absence de remise à la pompe ou en l’absence de hausse des prix, selon le groupe de revenu

Simulation des dépenses de carburant en 2022 en l’absence de remise à la pompe ou en l’absence de hausse des prix, selon le groupe de revenu
Note : les groupes clients sont divisés en quatre groupes de même taille selon leur niveau de revenu entre janvier et mars 2022 (avant la mise en place des remises). Les seuils mensuels de revenu utilisés pour constituer les groupes sont 1 510 euros, 2 209 euros et 3 324 euros.
Lecture a : en 2022, en l’absence de remise à la pompe, les groupes clients du premier quart de revenus auraient dépensé, en moyenne, 949 euros en carburant. Après remises, ces dépenses ne sont que de 920 euros en moyenne. En l’absence de remise, et si le prix était resté toute l’année à son niveau du 8 janvier 2022, ils auraient dépensé 863 euros en moyenne.

Lecture b : en 2022, en l’absence de remise à la pompe, les groupes clients du premier quart de revenus auraient dépensé, en moyenne, 8,37 % de leurs revenus. Après remises, ces dépenses s‘élèvent à 8,11 % de leurs revenus en moyenne. En l’absence de remise, et si le prix était resté toute l’année à son niveau du 8 janvier 2022, ils auraient dépensé, en moyenne, 7,60 % de leurs revenus.
Champ : échantillon de clients actifs et automobilistes du Crédit Mutuel Alliance Fédérale.
Sources : Crédit Mutuel Alliance Fédérale ; Insee, calculs Insee.

Les banques de détail enregistrent les dépenses et revenus journaliers de leurs clients : elles permettent donc un suivi « au jour le jour » de la situation de ces derniers. Ce suivi permet par exemple d’affiner le diagnostic sur la fragilité financière des ménages : selon une étude publiée en décembre 2023, la veille de la perception d’un revenu régulier (salaire, retraite, allocations…), un quart des clients de la Banque Postale présente un découvert sur au moins un de ses comptes. C’est le cas de la moitié des familles monoparentales ou des personnes percevant le RSA.

Figure 3 – Profil des dépenses quotidiennes au fil du mois

Profil des dépenses quotidiennes au fil du mois
Notes : le graphique présente le ratio de la moyenne quotidienne des dépenses par carte bancaire un jour donné sur les dépenses quotidiennes moyennes des 31 jours autour de la réception d’un revenu régulier. Un ratio égal à 1 signifie que les dépenses de ce jour sont égales aux dépenses quotidiennes moyennes ; s’il est supérieur à 1, alors les dépenses sont plus grandes ce jour qu’un jour moyen.
Lecture : en moyenne, les ménages de La Banque Postale dépensent 2,12 fois plus le lendemain du jour de perception d’un revenu régulier qu’un jour moyen.
Champ : France métropolitaine, échantillon de clients bancarisés principaux à la Banque Postale entre janvier 2019 et août 2023, après filtrage des comptes inactifs et repérage d’un revenu régulier. Période : mai 2022 – août 2023.
Source : La Banque Postale ; calculs des auteurs.

Être à découvert n’est pas toujours le signe de difficultés financières : la plupart des banques proposent un découvert autorisé sur les comptes courants – qui ne sont pas rémunérés. De fait, un quart des ménages les plus aisés sont aussi à découvert la veille du jour de paie. Cependant, la confrontation de ce profil de découvert et de celui des dépenses suggère que pour les ménages les moins aisés, le découvert est le signe de contraintes financières plus que d’optimisation stratégique de l’épargne. Ainsi, de nombreux ménages dépensent beaucoup plus le lendemain du jour de paie que les jours « ordinaires ». En moyenne, l’ensemble des ménages dépensent deux fois plus le lendemain d’un jour de paie (figure 3). Mais c’est 4,5 fois plus pour les ménages dont les revenus proviennent majoritairement de prestations sociales ou familiales. Le détail des informations disponibles dans les données bancaires permet également de qualifier les types de dépenses qui sont le plus contraintes : les dépenses le lendemain d’un jour de paie sont par exemple de 1,8 fois supérieures pour les dépenses dans les supermarchés et les magasins alimentaires, tandis que les retraits de liquide sont 2,5 fois plus importants qu’un jour moyen.

Des données complémentaires mais non substituables aux données classiques de la statistique publique

Les données bancaires fournissent donc des points de vue inédits et très riches sur les situations financières des ménages. Mesurer ces informations à partir de données d’enquête avec un tel degré de finesse et avec une telle fréquence ferait peser sur les personnes enquêtées une charge qu’il n’est pas raisonnable d’envisager, sans compter le coût nécessaire pour cette collecte.

Cependant, pour intéressantes qu’elles soient pour éclairer des points spécifiques et donner des premières indications, ces données bancaires ne pourront pas remplacer les sources classiques dans la construction d’indicateurs fiables, comparables dans le temps et dans l’espace. Ainsi, les informations socio-démographiques sur les clients risquent d’être peu précises : elles sont souvent renseignées au moment de la création des comptes, mais pas toujours bien mises à jour. Par exemple, selon les déclarations disponibles, les clients sont plus souvent étudiants et moins souvent retraités que la moyenne de la population – ce qui peut simplement refléter une mise à jour imparfaite. Il est possible de reconstruire des « groupes clients » pour disposer des comptes de l’ensemble des membres d’un ménage, mais uniquement lorsque ceux-ci sont tous clients d’une même banque. Le nombre d’enfants par ménage reconstitué par ces sources est inférieur à ce qui est mesuré à partir des enquêtes ménages classiques. Même l’avantage certain des sources bancaires sur les enquêtes pour la mesure des variables purement financières doit être nuancé. Seuls les comptes ouverts dans la banque considérée sont observables ; or les ménages les plus aisés peuvent diversifier leur épargne, et disposer de comptes courants ou d’actifs financiers dans des banques distinctes (des contrats d’assurance-vie par exemple). Ces mesures sous-estiment donc en partie la valeur des patrimoines les plus élevés – et ne fournissent pas de mesure fiable des patrimoines immobiliers. Les indicateurs sur la situation financière des ménages construits à partir des données bancaires présentent par ailleurs de fortes variations au fil de l’année. Mais le recul sur ces données est encore limité pour pouvoir distinguer en quoi ces mouvements retracent une évolution économique qui mérite d’être soulignée ou un simple mouvement « saisonnier » (par exemple le versement de prime de fin d’année).

Plusieurs enquêtes mises en œuvre par la statistique publique permettent d’obtenir des informations détaillées sur la situation financière et les dépenses des ménages. Le détail des patrimoines des ménages, permettant notamment de mettre en relation patrimoine mobilier et immobilier, est mesuré régulièrement par l’enquête Histoire de vie et patrimoine, dont la collecte de la dernière édition vient de s’achever. Sur les revenus, l’enquête Revenus fiscaux et sociaux fournit chaque année des informations détaillées, ce qui permet notamment de mesurer les inégalités de niveau de vie et le taux de pauvreté monétaire. Sur les dépenses l’enquête « Budget de famille », dont la prochaine édition est prévue pour 2026, fournit des informations détaillées sur les ressources et les dépenses des ménages sur des postes précis. À un rythme plus fréquent, l’enquête Statistiques sur les ressources et conditions de vie informe tous les ans sur les conditions de vie matérielles et financières des ménages, notamment sur les privations auxquelles font face les ménages du fait de leur situation financière, tandis que les enquêtes mensuelles de conjoncture fournissent des informations sur les perceptions des ménages sur leur niveau de vie.

Ces enquêtes mobilisent un temps important des personnes interrogées. Elles ne peuvent donc être menées qu’avec parcimonie, sur des échantillons plus réduits que les échantillons bancaires, et pour les plus lourdes en les espaçant dans le temps. Leur méthodologie est néanmoins garante de mesures comparables dans le temps, reposant sur des concepts partagés avec nos partenaires internationaux. Cependant, si les données bancaires ne remplissent pas à ce stade ces conditions indispensables pour les indicateurs de la statistique publique, elles restent un outil formidable pour des « statistiques expérimentales », offrant des clichés rapides sur des sujets originaux !

L’Insee remercie la Banque Postale et le Crédit Mutuel Alliance Fédérale pour leur disponibilité et pour avoir permis l’accès à des données de comptes bancaires dans un cadre garantissant l’anonymat des clients.

Nos partenaires souhaitent rappeler les éléments suivants :

Pour la Banque Postale : ce partenariat contribue pleinement à la réalisation des objectifs environnementaux et sociaux que La Banque Postale a défini dans ses statuts en tant qu’entreprise à mission. Les données bancaires, communiquées anonymement, fournissent des points de vue inédits et complémentaires sur les situations financières des ménages, permettant d’enrichir les outils de statistique publique, et ainsi plus largement le débat public.

Pour le Crédit Mutuel Alliance Fédérale : le Crédit Mutuel Alliance Fédérale, première banque à adopter le statut d’entreprise à mission, participe à ces études dans le cadre des missions qu’elle s’est fixées :
– contribuer au bien commun en œuvrant pour une société plus juste et plus durable : pour Crédit Mutuel Alliance Fédérale, participer à l’information économique c’est contribuer au débat démocratique ;
– protéger l’intimité numérique et la vie privée de chacun : Crédit Mutuel Alliance Fédérale veille à la protection absolue des données de ses clients. Toutes les analyses réalisées dans le cadre de cette étude ont été effectuées sur des données strictement anonymisées et sur les seuls systèmes d’information sécurisés et hébergés en France du Crédit Mutuel.

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